COCKTAIL BÉBÉ NOIR : COMMENT CRÉE T-ON UN DÉLINQUANT ?

Source Image : Fernando Moleres

Si vous êtes Congolais, vous avez sûrement déjà entendu ce terme quelque part : “bébé noir”. C’est ainsi que l’on qualifie les groupes de jeunes qui se battent dans les rues, volent et pillent les populations sur leur passage: c’est un véritable fléau. Sur les réseaux sociaux, dans les médias nationaux ou dans la rue, on parle d’eux au quotidien.

Lorsque nous pensons à ces individus, ils nous inspirent les pires sentiments; nous avons peur, nous avons du dégoût et nous nous sentons révoltés que de tels actes se déroulent impunément au sein de notre société.

Ces individus sont décrits comme des êtres sans cœur et sans aucun scrupule: des enfants rebelles à l’éducation, qui ne veulent pas travailler et choisissent la facilité pour gagner de l’argent. Il est difficile que les gens parlent des“bébés noirs” tout en les humanisant. En même temps, vous me direz que c’est normal vu les sévices qu’ils font subir à la population. Nous n’avons pas forcément envie de les prendre en pitié.

Cependant, si nous voulons apporter une solution, il faut bien que nous analysions les causes et les enjeux liés au phénomène de la délinquance juvénile au Congo.

Il y a quelques années, comme pour certains d’entre vous, le monde de la délinquance m’était inconnu. En tant que psychologue, je partais avec certains acquis : j’étais consciente du fait que les bébés noirs sont des individus en souffrance qui, souvent, décident de faire  souffrir les autres. Néanmoins, j’étais loin de m’imaginer à quel point cela pouvait se vérifier lorsqu’on les côtoyait. La première fois que je les ai rencontrés, je travaillais sur un projet initié par le ​Réseau des Intervenants sur le Phénomène des Enfants en Rupture (REIPER) visant l’amélioration des conditions des mineurs en détention à la maison d’arrêt de Pointe-Noire. 

Ces jeunes avaient été saisis par la justice. J’ai appris à les connaître pendant les moments échangés lors de  leur détention, j’en ai tiré quelques informations que je peux partager avec vous.

Tout d’abord, quel est le profil des bébés noirs?

Il convient de différencier deux types de délinquants. La première catégorie des délinquants regroupe les bébés noirs, leur particularité est qu’ils font partie de gangs. Ils sont divisés en deux camps: les américains et les arabes. Les jeunes s’identifient à l’un ou l’autre selon la zone dans laquelle ils ont grandi. Aucun membre du gang ennemi ne peut oser fouler le  sol des adversaires sans risquer la mort. Lorsqu’ils se rencontrent, ils se battent parfois jusqu’à se donner la mort. Les différents groupes sont identifiables selon les tatouages, le nom des partisans, les vêtements, les interdits etc. Qu’ils soient incarcérés ou pas, une hiérarchie demeure, celle-ci est inspirée de l’armée congolaise et va du simple soldat au général des armées. 

Cependant, ils savent se mêler à la population dans leur vie quotidienne. Ils ne sont pas oisifs et ne passent pas leur temps à se battre: ce sont des chargeurs de bus, des vendeurs à la sauvette ou des cireurs de chaussures etc.

Il existe une autre catégorie de jeunes délinquants qui eux ne sont pas des bébés noirs, c’est-à-dire qu’ils commettent des délits ou des crimes, mais ne travaillent pas en bandes organisées, ils agissent seuls.
Au sein du projet REIPER, nous avons pris en compte tous les enfants, sans uniquement cibler les bébés noirs, même si la plupart d’entre eux faisaient partie de cette catégorie.

Les jeunes que j’avais à ma charge étaient tous mineurs (âgés entre 12 et 18 ans); des 59 enfants pris en charge, seulement 3 étaient de sexe féminin. 

  Où commence la délinquance?

Les enfants ayant vécu dans des familles instables, dans un environnement conflictuel ou ayant des parents démissionnaires sont vulnérables face à ce fléau. En effet, privés d’amour et  d’une éducation adéquate, il est difficile pour eux d’apprendre des valeurs telles que le travail, l’amour de sa famille et le respect des biens d’autrui. Cela constitue un facteur de délinquance, ils vivent en ville mais se comportent comme s’ils étaient dans la jungle.

En dehors de la cellule familiale, il y a également l’entourage. Livrés à la rue, ils ont de mauvaises fréquentations et ont trouvé dans le groupe une protecti on qu’ils n’avaient pas en famille. On comprend cela en écoutant leurs histoires. 

“Je n’ai jamais connu mes parents et j’ai vécu dans un orphelinat toute mon enfance, là-bas je suis allé à l’école et j’ai appris à lire et à écrire. J’y vivais paisiblement jusqu’à ce que je sois trop vieux pour y rester. L’orphelinat m’a mis à la porte et j’ai dû vivre avec un grand frère, je ramassais des bouteilles dans la rue que je revendais à 100 frs 200 frs aux vendeurs de jus. Cette activité ne me permettait pas de subvenir à mes besoins et j’étais obligé de mendier, alors ce grand frère m’a emmené dans son “cope✱” et j’ai commencé à voler des climatiseurs et des ordinateurs puis je les revendais”. Félix, 17 ans.

“Lorsque mes parents sont décédés, la famille nous a demandé d’attendre le temps qu’ils règlent tous leurs problèmes. C’est après cela qu’ils allaient s’occuper de mes petites sœurs et moi. Sauf qu’ils sont retournés dans leurs villes et depuis là je n’ai plus eu de nouvelles d’eux. Nous vivions dans une parcelle familiale, seuls et j’avais la charge de mes petites sœurs. J’ai rencontré un grand frère, qui m’a aidé à avoir de petits “deals”. On volait du matériel de construction dans les chantiers pour le revendre. À un moment, les groupes rivaux venaient se battre avec nous. Etant donné que j’étais du côté de mon grand frère qui me protégeait, je me battais aussi avec eux, j’ignorais pourquoi nous nous battions, tout ce que je savais c’est que nous étions des ennemis”  Gaston, 16 ans

“Après la mort de ma mère, j’attendais que mon père vienne me chercher pour que j’aille vivre avec lui. Mais il n’est jamais venu et le propriétaire de la maison que ma mère louait m’a mis dehors. J’ai dormi dans la rue et j’ai dû me battre pour survivre. Au début je défendais juste ma vie, mais la rue est difficile, j’ai dû intégrer un clan pour assurer ma protection et dormir tranquille.” Anthony, 17 ans

Au sein des groupes, les enfants apprennent à se battre et à s’affirmer. Ils gravissent les échelons dans ce monde où règnent la violence et le crime tandis que la drogue joue un rôle très important. 

En premier lieu, elle est un marqueur social. Pour être un bébé noir ou un « noir » comme ils le disent, il faut être un dur, une racaille, et on le prouve en étant capable de tolérer certaines doses de stupéfiants.

En second lieu, la drogue offre à ces  jeunes un refuge. Rappelons-nous qu’il s’agit principalement d’individus en souffrance. Abandonnés de la société, ils regardent tous les jours les autres aller à l’école et évoluer. Leur situation les fait souffrir et la consommation de ces substances constitue un palliatif à cette douleur.

En dernier, elle leur sert à inhiber certaines sensations pour gagner en courage. Ils utilisent souvent des produits de proximité et détournent des médicaments de leurs usages : des feuilles de chanvre, du tramadol, du paracétamol, des graines et aussi de la colle pour chaussure… Tout est bon pour arriver à planer et sortir de ce monde.

“Je sais que ce que je fais n’est pas bien et que je ne devrais pas le faire, mais c’est le seul chemin que je connais. La plupart du temps j’opère sous l’emprise de la drogue pour ne pas avoir de conscience lorsque je fais du mal” Claude, 15 ans

Après l’échec de la famille et de la rue, ces jeunes se transforment en ces dangereux personnages qui sèment la terreur dans nos quartiers.

Afin de ramener la quiétude dans les quartiers, le système judiciaire prend la relève et procède à l’arrestation de ces jeunes. C’est une solution provisoire parce qu’au sein même des prisons, ils n’apprennent pas de nouvelles valeurs ni de métier. La privation de leur liberté est certes un châtiment, mais, en sortant de là, ils retournent dans leur milieu habituel et reprennent les mêmes activités.

Dans le passé, il existait un centre correctionnel pour mineurs dans le Niari, dans le district de Louvakou. Les détenus y apprenaient un métier afin d’être facilement réinsérés dans la société. Le centre a fermé ses portes en 1993 mais le système carcéral est resté le même. Nous avons toujours des centres de détention sans qu’il n’y ait d’accompagnement pendant l’incarcération.

Face à cela, la société civile a pris la résolution de réagir. Elle fait des efforts pour réinsérer ces jeunes: les particuliers créent ou appuient des orphelinats et des structures comme ​le SAMU social  offrent de la nourriture, des médicaments en plus d’un logement temporaire pour les enfants en rue. ​Le REIPER œuvre pour la protection de l’enfance et agit dans le milieu carcéral pour faire respecter les droits des mineurs et les accompagner dans leur réinsertion familiale et socioprofessionnelle. Nous avons également l’Église, qui offre des repas aux prisonniers et vient en aide à quelques jeunes afin de faciliter leur réinsertion. Toutes ces structures font des efforts considérables et contribuent à combattre ce fléau qui est la délinquance juvénile.

La solution au phénomène des bébés noirs commence par la compréhension de la condition de ces jeunes. Nous devons commencer très tôt, dès lors que deux personnes décident d’avoir un enfant ensemble, il faut qu’elles aient conscience de la responsabilité que cela incombe et qu’elles soient prêtes à l’assumer.

Ensuite, il y a une nécessité de créer et d’accompagner les structures qui œuvrent dans la protection de l’enfance, de prendre en charge les enfants dont la santé et la moralité sont en danger. En dernier recours, le système carcéral gagnerait à intégrer à la détention la réinsertion socioprofessionnelle des prisonniers. Il faut qu’il y ait des cours d’alphabétisation, un suivi psychologique, une formation professionnelle… Il faut donner au délinquant moins de raison de se retrouver à la rue.

Estia.

✱cope : petit boulot ou commerce de survie.

✱P.S : Nous avons utilisé des noms d’emprunts afin de protéger les enfants.

4 commentaires sur “COCKTAIL BÉBÉ NOIR : COMMENT CRÉE T-ON UN DÉLINQUANT ?”

  1. Merci pour cet article assez riche en information et très valeureux pour nous autres travailleurs sociaux. Je suis particulièrement persuadé que ce phénomène (bébé noir) peut connaître une forte atténuation si l’on intervenait d’une part au sein des familles à titre préventif ; c’est souvant la démission parentale entre autres qui entraîne ce phenomene. D’autre part en accompagnant ces jeunes à la réinsertion sociale en les inculquant des valeurs morales ainsi qu’un apprentissage d’un métier correspondant aux aspirations du jeune.
    Un appui réel du gouvernement dans cette intervention n’est pas à négliger bien évidemment.

  2. Chère collègue, merci pour cette lecture que tu as su faire sur la violence en tant que mode d’expression de la souffrance psychologique ou sociétale de certains adolescents ou jeunes en lien avec le tissu social congolais. Je ne peux que te souhaiter bon vent, bonne continuation dans la recherche.

  3. Particulièrement je détenais un avis assez péjoratif sur le cas des “bébés noirs” comme bon nombreux de citoyens congolais, en effet ces enfants sont perçus comme des criminels (certes vu les actes posés ils le sont) mais en aucun cas nous cherchons à connaître les conditions qui font d’eux des êtres qu’ils sont aujourd’hui grâce à cet article j’en ai appris d’avantage. Merci d’avoir analyser le sujet et considérez ses personnes rejetées de la société comme des êtres humains à part entière

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