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IL N’EST PAS ENTRÉ

                                                                   Source image: canva

Je suis une féministe. Je lutte pour la parité des sexes, pour les droits de la femme. En 2020, j’ai intégré un groupe de femmes congolaises qui tenait un podcast. Nous parlions de tout et de rien, nous nous confions les unes aux autres. 

Durant nos échanges, j’ai été surprise de constater que beaucoup avaient eu une vie similaire à la mienne: parents séparés, viols et j’en passe. Lorsqu’on racontait nos vécus, je précisais toujours que j’avais été agressée sexuellement mais pas violée. En effet, je me sentais comme un imposteur! Comment osais-je narrer ma petite histoire, au milieu de femmes qui avaient été proprement violées? Pour moi, à cette époque viol était synonyme de  pénétration.
Notre psychologue Estia me fit remarquer que je minimisais souvent mon ressenti, que j’étais une victime au même titre que les  autres. Je l’écoutais à moitié, lui donnant partiellement raison, “nous sommes amies, elle me le dit sûrement pour que je me sente bien” pensais-je.

Janvier 2022, je fais une pause pendant ma séance de travail pour regarder l’avant dernier épisode de la deuxième saison de Karma, une série sénégalaise produite par Marodi. La confrontation tant attendue aura enfin lieu, l’actrice principale Amy, va affronter son bourreau. Dès la première saison,  on sent qu’elle a vécu un traumatisme sans que celui-ci ne soit jamais nommé: elle sursaute quand un homme la touche, elle a un dégoût injustifié des hommes et elle les traite comme des jouets. Elle en veut à sa mère, restée mariée à un homme qui a détruit sa vie, phrase qu’elle répète souvent. Pourtant sa mère semble aimante et protectrice, pourquoi n’a-t-elle rien fait? On découvre dans la deuxième saison que lorsqu’enfant, Amy  avait avoué à sa mère “papa me fait des choses comme ce qu’on montre à la télé”, cette dernière l’avait emmenée à l’hôpital. Le docteur avait confirmé qu’elle était encore vierge (sainte virginité). Elle en avait donc déduit que la petite divaguait vu qu’il n’y avait pas eu pénétration. Des années plus tard, Amy adulte est  prête à affronter son bourreau. Elle lui reproche de lui avoir imposé de lui faire des gâteries, d’avoir fait d’elle un objet sexuel et d’avoir  gâché son enfance. Ce dernier mourant avoue enfin, lui demande de lui pardonner.

Assise sur ma chaise, je  tremble, il n’y a pas eu pénétration mais cela a été traité comme un vrai traumatisme. 

J’avais neuf ans quand un soir pendant mon sommeil, j’ai senti qu’on me caressait et qu’on m’embrassait. Je savais qui c’était, un homme que je considérais comme un grand frère, une personne en qui j’avais confiance et que mon père avait accueillie chez nous. Je restais immobile sans savoir quoi faire, je le sentais prendre possession de mon corps sans réagir. Je pensais: “si je bouge et qu’il me ferme la bouche comme dans les films?” Je décidais donc de lui faire comprendre subtilement que j’étais réveillée, en m’étirant faiblement, répétitivement, jusqu’à me lever.

Quand l’affaire a éclaté au grand jour, parce que j’avais été surprise entrain de pleurer sur le sol de la salle de bain, on me reprocha de ne pas avoir crié:  “quoi, tu as aimé ça?”. Mon propre pasteur, qui m’aime pourtant beaucoup, me dira un jour que je me confiais encore à ce sujet: il ne t’avait pas pénétré non? alors oublie ça, c’est pas bien grave. Pour beaucoup  “je n’étais ni la première ni la dernière à qui ça arrive” donc je devais oublier et passer à autre chose.

Aujourd’hui je sais que c’était grave. J’étais mineure, innocente et personne ne m’a protégée. Ils l’ont confronté, il a avoué, demandé pardon et les aînés ont jugé qu’ils pouvaient pardonner à ma place. Comme récompense, il est resté vivre dans cette même maison. Quand j’ai confronté mon père à ce sujet il y a 4 ans, il m’a demandé : mais que voulais-tu qu’on fasse, qu’on le jette dehors? Honteuse j’ai répondu non.

Aujourd’hui je réponds oui, ma famille aurait dû me choisir, choisir ma santé mentale et mon bien- être au lieu d’un étranger. Les abus sexuels, les attouchements provoquent aussi des séquelles sur les victimes. L’anxiété, la peur du sexe opposé ont longtemps été mes compagnons. J’avais l’impression de ne plus être une petite fille, d’être une dévergondée. Au lycée, quand les autres parlaient de leurs flirts, de l’âge auquel ils ont eu leur premier baiser, leurs premières caresses, je me taisais toujours. En ce qui me concernait, je n’avais pas pu choisir!

Il n’est pas entré mais il a violé mon intimité.
Il n’est pas entré mais il m’a fait mal.
Il n’est pas entré mais je me suis sentie souillée.

Aujourd’hui encore, alors que je me suis relevée et que j’ai surmonté toute seule mes traumatismes; alors que je me laisse aimer par qui je choisis et comme je veux, ça fait encore mal. Mal car justice n’a jamais été faite et ma peine n’a jamais été légitimée. Je meurs de colère parce que je vis dans une société qui me pousse à ne pas signer cet article, pour protéger ceux qui ne m’ont pas protégée.  À commencer par le bourreau qui aujourd’hui est pasteur, a une famille, puis ma famille que le scandale pourrait salir.

J’aimerais avoir le courage d’écrire à visage découvert au lieu de penser à le faire lâchement plus tard, quand mon père mourra, pour ne pas lui causer de peine. Je sais que la honte doit changer de camp mais entre en être consciente et le ressentir vraiment, il existe un abîme! 

Chers parents, aimer vos enfants c’est aussi les protéger convenablement!
Un grand merci à Marodi d’avoir abordé un aspect erronément négligé des violences contre les femmes.

Anonyme.

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