LA MAIN TENDUE

Dans la convention standard, la famille est composée d’un papa, d’une maman et des enfants. Toutefois, cette norme évolue dans plusieurs pays et se compose désormais de deux individus qui s’aiment et de leurs enfants. Cependant, je vais rester dans l’idée classique car en Afrique, la seconde n’est pas encore répandue. En parlant de celle-ci, la conception de la famille ne s’arrête pas à la nucléaire. Elle est bien plus large que cela. L’éducation à l’africaine veut que nous soyons toujours là les uns pour les autres. Lorsqu’un membre est en difficulté, la solidarité doit être de vigueur. De même, si un membre réussit, il a le devoir d’aider le reste de la famille. 

C’est lors d’une discussion avec un ami il y a quelques semaines, que je me suis rendue compte du poids que portent certains: celui de pourvoir aux besoins de leurs familles. Ils ont la responsabilité de remédier au moindre problème de ces dernières. Parfois, bien avant qu’ils ne soient financièrement stables. Un enfant brillant par exemple, peut devenir l’espoir de toute sa fratrie. Certains ont le titre de chef de famille défini par leur niveau social, d’autres peuvent se voir être élu “espoir de la famille”. Cependant, quel est le prix de cette attitude? d’où vient-elle? et quelles en sont les conséquences?

“Nous ne vivons pas seulement à notre époque. Nous portons notre histoire avec nous” 

-Jostein Gaarder

Historiquement parlant, les familles ont souvent été nombreuses. Elles étaient composées d’au moins 5 enfants selon les dires des anciens. Plus il y avait d’enfants, mieux c’était parce que les enfants étaient considérés comme une ressource humaine. Les individus vivaient essentiellement de chasse, de pêche, de cueillette. Non seulement ils étaient utiles pour la main d’œuvre,  ils étaient aussi signe de prospérité. Il y avait donc une vraie organisation en termes de répartition des tâches et le nombre d’enfants était vu comme une richesse. 

De nos jours, les temps ont évolué. Un enfant est plus une charge qu’une ressource. Le système ayant évolué, chaque personne a besoin d’un suivi et accompagnement psychologique, moral et financier. La vie devenant de plus en plus chère, les familles deviennent plus conscientes de leur reproduction. C’est pourquoi la notion de planning familial est très répandue de même que les campagnes de sensibilisation sur les mesures de contraception. Bien que les structures familiales se soient rétrécies, la vision de l’enfant comme une ressource n’a pas disparu pour autant. 

“Dans les situations critiques, quand on parle avec un calibre bien en pogne, personne ne conteste plus. Y’a des statistiques là-dessus.”
– Michel Audiard.

En 2019, la banque mondiale déclarait l’envoi de 554 milliards de dollars de toute la diaspora à travers le monde. De cette somme, 85,2 milliards de dollars sont allés vers l’Afrique. Pour que vous vous rendiez bien compte de l’envergure de la situation, au Mali par exemple, la réception des montants envoyés par la diaspora représente 6,7% du PIB. Leur activité dans le secteur de la pêche correspond à 4,2% de leur PIB, soit inférieur à ce que leur rapporte les transferts reçus de l’étranger.  Lorsque l’on fait le parallèle avec d’autres pays, la part du PIB représente jusqu’à 10% en moyenne (exemple: Egypte avec 8,90%, Sénégal avec 10,50%, Maroc avec 5,60%, Zimbabwe avec 13,50%). Le Soudan du Sud bat le record avec des envois allant jusqu’à 34,4% du PIB, représentant un faible montant de 1,3 milliard de dollars. Je mets l’accent sur le mot “faible” car, comme cité plus haut, bien que l’Egypte ait un pourcentage inférieur par rapport au Soudan, leurs transferts d’argent s’élèvent à 26,8 milliards de dollars. Ce qui implique que la portion du PIB sur les réceptions d’argent d’un pays est étroitement liée aux activités de production. Plus les activités à l’intérieur du pays sont variées et importantes, moins la somme perçue sera conséquente en termes de pourcentage. Cela démontre à quel point l’entraide africaine a une place très importante dans le système économique du continent.

“L’attitude est le pinceau de l’esprit. Elle colore toutes les situations”
-Alexander Lockhart

L’être humain s’adapte à son environnement, son climat et développe une attitude vis-à-vis de celui-ci. En mentionnant les chiffres plus haut, j’ai pris l’exemple de la diaspora qui envoie de l’argent vers l’Afrique. Cependant, cela existe même au sein de l’Afrique, entre différents pays. Dans chaque famille, celui qui a réussi financièrement se doit d’apporter son aide à sa famille nucléaire y compris celle “élargie”: c’est presqu’un devoir. Ceux dont la réussite éclot à vue d’œil, se doivent de pourvoir de peur d’être indexés. Cette façon de faire devient un tremplin et fait partie des dépenses quotidiennes des individus qui en sont sujet. Par conséquent, certains donneurs peuvent adopter des airs supérieurs face aux demandeurs. Les receveurs quant à eux, sont des habitués de ce système et le perçoivent souvent comme un droit (comme on dit chez nous ekomi niongo). Tous ces éléments se traduisent par les attitudes suivantes: des requêtes liées aux problèmes réguliers commençant par les besoins physiologiques, la prise en charge d’un ou plusieurs enfants de la famille, une soumission envers le pourvoyeur et cela peut importe son âge.

“Dans une communauté d’intérêts, il y a danger dès qu’un membre devient trop puissant.”
-Jules Mazarin

Le danger derrière est que les gens deviennent dépendants financièrement d’un côté et mentalement de l’autre. Celui qui tend la main conditionne son système de pensée à ne pas s’activer pour trouver la solution liée à ses propres problèmes. De ce fait, il s’abrutit et ne sait vivre que de la politique de la main tendue. Le donneur quant à lui, vit pour les autres, travaille pour les autres quitte à s’oublier lui-même et souvent oublier sa génération future. L’autre danger  est que l’un peut devenir esclave et l’autre maître. La personne qui sait qu’il détient le pouvoir peut en abuser. 

“Rien n’est jamais sans conséquence. En conséquence, rien n’est jamais gratuit.”
-Confucius

Les conséquences face à ce fléau sont multiples. Tout d’abord, les receveurs d’aide font face à une perte considérable d’autonomie et de liberté financière. Ils se trouvent à la merci de ceux qui les entretiennent et ont du mal à se projeter sur le long terme. Ensuite, pour le donneur, une privation. Ce dernier devra aussi se priver de façon régulière car plus il donne, plus il sera confronté aux problèmes familiaux. Ces éléments seront un frein  pour l’expansion de ses projets personnels (en fonction de ce qu’il gagne et de comment il est sollicité). Enfin la conséquence ultime, à mon sens, est l’appauvrissement ou le non enrichissement. Lorsqu’un individu fonde sa famille, il a les charges qui viennent avec cet engagement (loyer, cours des enfants, électricité, dépenses quotidiennes, etc…). En plus de ses responsabilités directes, il a aussi des responsabilités indirectes (problèmes soumis par les membres de la grande famille). En avançant dans sa vie, il doit se préparer pour l’avenir de ses enfants (études universitaires) mais aussi penser à sa retraite (propriété privée, épargne, revenu supplémentaire). C’est à ce moment que certains prendront des prêts ou participeront aux tontines. Dès que les enfants finissent leurs études, à peine entrés dans la vie active, eux aussi entrent dans le système d’aide à la famille. Ce processus se répète infiniment. De ce fait, les familles africaines ont du mal à léguer un héritage conséquent, qui grandira de génération en génération (ci-dessous une image illustrative).

En définitive, la famille est un élément très important en Afrique. La solidarité aussi. Aider une personne dans le besoin est un devoir, ce, dans la mesure du possible. En revanche, en le faisant régulièrement, elle en devient dépendante. Et, comme pour toute dépendance, une cure est inévitable. La plus grande fierté que l’on puisse avoir, c’est notre dignité. Alors je terminerai par cette citation qui dit:

“Si tu donnes un poisson à un homme, il mangera un jour, si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours”
-Lao-tseu 

Anges

10 commentaires sur “LA MAIN TENDUE”

  1. Malheureusement, lorsque le donneur tente de pousser les personnes dépendantes à sortir de se système, il fait souvent face à toutes les formes de médisance à l’égard de sa personne.

    Merci pour ce bel article

  2. Excellent article, sans décourager la solidarité africaine, il met l’accent sur le danger de trop se reposer sur certains membres de la famille. D’un côté ceux ci peuvent devenir tout puissant, d’un autre les ‘serials demandeurs’ perdent leur dignité !

  3. Très bel article. C’est triste de voir comment y’a plein de gens qui s’oublient parce qu’ils doivent aider untel qui ne fait rien pour s’en sortir

  4. Très bel article. C’est un sujet important et il a été bien abordé sans toutefois fois dénigré l’entraide familiale. 👏🏾👏🏾👏🏾

  5. Une afrique sous perfusion.

    Que seraient tous ces pays si l’occident avec la crise que nous traversons décide de bloquer, limiter ou surtaxer considérablement ces envois d’argent vers l’afrique.

    Ils apprendront à se débrouiller…

  6. Bel exposé. J’ai aimé le pragmatisme et l’impartialité de cet article. Cependant, il reste à mon humble avis un goût d’inachevé, notamment en exposant sur les ressentis de ceux qui donnent et de ceux qui reçoivent, mais aussi sur les causes réelles de système redondant. Ce QUI au final est intéressant car le débat reste ouvert et chacun peut se faire sa propre opinion.

  7. Un problème culturel qui ne changera pas seulement avec un changement de mentalité, mais la transformation entière d’une société! Les pays africains vivent, au delà des richesses qui leurs sont propres, de la politique de la main tendue! Un système qui fait que même dans les sphères internes, les jeunes s’adonnent à la *politique* avec la seule idée d’obtenir des miettes de leurs bourreaux! Il faut toute une réorganisation sociétale!

  8. Très bel article. Grâce à cet article j’ai pu constaté que le problème doit tout d’abord commencé par bien définir son train de vie. Et dans ce même train de vie il faut déjà penser à épargner des fonds mensuels prévus pour ”l’aide au pays voisins”. Et uniquement puiser dans cette caisse en ce qui concerne l’aide. Et non dans ses épargnes personnelles. Et lorsqu’une aide est récurrente, voir comment la rendre définitive en aidant l’individu à créer une source de revenus.

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