LE DEUIL

Source image: Sanäa K.

J’étais devant mon ordinateur en train de déverser mon cœur, mes peines et mes rancœurs. Ils étaient sortis, mes maux s’étaient transformés en mots. Je ne les avais plus dans ma chaire. Couchés sur un papier, les mots ont retiré à mes peines un poids. 

Je suis sortie reprendre le cours de ma vie, j’ai eu un rendez-vous avec une amie, nous sommes allées manger, je me sentais légère. La journée s’est bien passée, à mon retour je voulais sceller ma libération par une relecture, comme pour m’assurer que je ne ressentais plus rien. Je me suis assise, j’ai allumé mon ordinateur. J’ai ouvert le fichier et là tout avait disparu. 

J’avais un pincement au cœur. Le fait d’avoir extériorisé mes douleurs, elles ne m’appartenaient plus. Elles ne se retrouvaient plus en moi. Comment allais-je retranscrire ce que je ne possède plus ? Comment allais-je parler de ce qui m’a fait mal sans me souvenir de la douleur ?  Comment allais-je retransmettre les émotions que j’ai ressenties après les avoir déposées hors de moi ? Elles n’étaient plus là, ni sur un papier ni dans mon cœur. Que des souvenirs à présent. 

Je me souviens que j’étais en deuil, une partie de moi s’en est allé. J’ai porté ce mal-être longtemps. J’ai porté cette tristesse et elle m’allait bien. 

Lundi, 11h10. Laissez-moi me cloitrer, ma douleur m’était plus douce que toute consolation. Avec elle, je me suis enfermée. Avec elle j’ai dormi et avec elle je vivais au quotidien. Comme une deuxième moi qui ne me quitte pas, qui m’aime, qui prend soin de moi mais qui par la même occasion, me consume. 

17h34. J’ai chaud, je suis sous trois couvertures et j’ouvre enfin les yeux. Je regarde par la fenêtre de ma chambre, il est encore jour. Je regarde mon téléphone, pas de messages. Est-ce que cette journée mérite vraiment d’être vécue ? Déçue je me recouche.

Mardi, 13H20. J’ai chaud, j’ai mal à la tête, je suis sous trois couvertures et j’ouvre enfin les yeux. Je regarde par la fenêtre, il est jour.Je regarde mon téléphone, trop de messages, effrayée par tant d’attention, tant d’attention mal placée.C’est vrai, beaucoup de présence, beaucoup de personnes mais leur attentionn’était pas destinée à la personne que j’étais devenue. Elle était destinée à celle que je faisais croire que j’étais encore. C’est trop difficile de l’expliquer, je ne leur dois rien. Quand je suis dans la souffrance que je porte seule, je me couche.

Mercredi, 11H10. J’ai chaud, j’ai mal à la tête, toutes les angoisses et toutes les palpitations de l’attente sont là. Je veux fuir, je veux me retrouver. Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.

Je suis sous trois couvertures et j’ouvre enfin les yeux. Je me sens mal, j’ai une boule au ventre, je me lève et je touche enfin le sol froid. Je sens tout le poids de mon corps, je suis bien encore en vie. Mon cœur est lourd, je le sens ça me retourne le ventre. J’ai chaud et froid en même temps, je veux que ça cesse, je veux mettre fin à cette douleur. Je veux que mon cœur sorte, je veux que ma deuxième moi s’en aille. Je cherche à faire sortir mon cœur, je vomis tellement que je pense pouvoir le cracher. 

Quand le cœur s’exprime, il n’ouvre pas la bouche, il se prosterne. J’étais là, par terre à attendre qu’il parle, qu’il se déverse hors de moi, qu’il s’en aille. Je voulais perdre la douleur en me débarrassant du cœur. Je le sens battre, je suis essoufflée, je cherche la douleur physique. Je ne sais même plus comment être triste. Je regarde ma deuxième moi. Je ne sais pas quoi penser d’elle. Si je ne peux pas vomir mon cœur je dois trouver le moyen de ne plus ressentir ce que je ressens. Je l’avais décidé. Je le voulais.

15h20. Je reçois un appel, je ne veux pas décrocher mais peut-être que… un message :  » J’arrive dans une demi-heure, je passe d’abord prendre de l’essence. Bisous ». La partie de vie que j’ai donné à un autre pour mieux me sentir, arrive.

Je me dépêche, je fais mon lit, je change les draps, j’ouvre les fenêtres, je me douche. Un autre moi arrive.

Je me prépare. J’éteins toutes les lumières, je ferme tous les volets. Je cache mon apparence, il est là. Je le fais rentrer, je redeviens une personne, je redeviens humaine et avec lui je me sens femme, je vis. 1 fois, 2 fois, 3 puis 4 et 5… je retrouve ma féminité peu à peu dans sa masculinité.

J’ai fait une sieste crapuleuse avec un jeudi, valsé avec un autre vendredi puis un autre samedi et ainsi de suite. J’y ai donné du mien, je leur ai donné un peu de moi.

Les jours passent, les hommes défilent, je partage avec eux des morceaux de moi pour qu’une fois partis ils continuent d’en prendre soin. Avec eux, ces parties de moi vivront mieux que ce que j’aurais pu faire, c’est ma façon de prendre soin d’elles. C’est ma manière de prendre soin de moi. 

18h40. Je suis enfin seule dans cette chambre et je peux causer avec le silence. 

Ma deuxième moi, ma douleur s’en allait parfois. Parfois je vis, je vis à mi-temps, à mi-cœur. Je refusais de guérir de cet homme, cet homme avec qui j’ai dit adieu à ma vertu. La seule idée de ne plus porter cet amour en moi me faisait horreur. J’ai peur de ma douleur et encore plus de ma guérison. Je ne veux pas guérir, les émotions ne sont pas une maladie. 

J’étais en deuil d’un peu tout mais cela a commencé lorsque “nous” est mort. Oui, « nous » n’existera plus et n’a pas toujours existé donc je suis en deuil de moi-même. C’est plus stratégique. Je dois creuser seule sa tombe et seule, enterrer mon chagrin.

Cherchant en vain un meilleur reflet de moi dans les yeux de ceux à qui j’ai donné des morceaux de mon cœur, j’étais toujours surprise de la lucidité avec laquelle ils me voyaient. Ils me voyaient, ils regardaient ma personne. Pleinement alors que je sentais ce vide en moi. Comment est-il possible que notre reflet soit plein de bons sentiments, de bonnes choses tandis que nous sommes vides de l’intérieur ? 

Je commence à croire qu’on est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux. J’ai souffert mais au moins j’ai aimé. Je le crois, puis je suis effrayée à l’idée de constater que la blessure est moins profonde que je le vis. Maintenant que j’ai compris cela, faudrait-il encore que je fasse le deuil du deuil ? Cela fait beaucoup de choses à vivre. 

Dimanche, 20H05. Court répit. Il était temps que celui-là aussi s’en aille. Qu’il s’en aille, lui, ses énergies, sa masculinité et surtout mon reflet. J’étais redevenue mon propre miroir : je suis vide. Tant mieux, je n’ai pas envie de ressentir quoi que ce soit. Voici moins de plaisirs, mais voici aussi moins de peines…

Tav.

4 commentaires sur “LE DEUIL”

  1. Article très spécial, j’ai eu l’impression d’être plongé dans un roman. En tout cas le style du récit était vraiment magnifique.

    En revanche, on sent que la personne se dévoile mais pas totalement…on comprend, tout en ayant une part d’ombre. Avec un sorte de contraste avec le titre car on s’attend initialement au décès “physique” d’une personne.

    En tout cas, très belle plume. Je vais continuer à parcourir votre blog qui a des sujets assez variés.

    Coucou Sylvia…je suis passé par là 😉

  2. J’eta Un peu perdu au début mais après j’ai pu me retrouver. C’est très réconfortant et inspirant on ressent presque la personne mais sans pour autant la connaître exactement. Et c’est tellement émouvant tout ce sentiment de perte et de reconstruction.
    Je suis passée !

  3. Retour de ping : CLUB IMANIA: LE PARDON - IMANIA

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