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MEUF A BLANCS

source : istockphoto 

Bonjour, bienvenue dans Imanialand, aujourd’hui nous plongerons dans ma vie sentimentale. J’ai grandi à Pointe Noire, une ville où on avait une certaine perception des femmes qui fréquentaient essentiellement des hommes typés caucasiens. On les surnommait “meufs à blancs”. Ponton la belle comme on l’appelle affectueusement est la capitale économique du Congo mais aussi le siège même du pétrole dans ce pays de 5 millions d’habitants. Quand l’or noir était au sommet de son prix brut, la ville était The place to be. L’argent y circulait à flot et on y trouvait beaucoup d’expatriés. C’était essentiellement des européens qui venaient travailler dans les compagnies pétrolières.

Les hommes dans l’industrie pétrolière représentent généralement l’élite, et les expatriés blancs dans ce domaine sont le Saint-Graal. Leur réputation d’amants qui pouvaient claquer des sommes énormes et littéralement changer la vie de leurs compagnes était le rêve de plus d’une. Ils avaient permis à beaucoup de femmes d’élever leur statut social par des moyens financiers mais aussi par le prestige qui allait avec cette fréquentation. Par exemple, on devenait une personne plus importante au sein de la famille et notre voix comptait un peu plus dans les décisions.

C’était parfois un combat féroce pour décrocher l’homme rêvé. Selon mes cousines évoluant dans le milieu, les mieux placées dans cette course étaient les travailleuses du sexe. Ces jeunes femmes connaissaient les restos, les bars ou les hôtels qu’il fallait fréquenter pour espérer attrapper son Mundele*. Je me souviens encore des sorties en famille dans des restaurants huppés de la ville comme Twiga (un des restaurants les plus chics de Pointe Noire dans les années 2000). On tombait souvent sur des filles vêtues de tenues légères devant leurs bouteilles de bière au bar attendant patiemment leurs proies telles de bonnes chasseuses aguerries. Le paradoxe dans cette société était qu’autant celles qui décrochaient la perle rare étaient enviées secrètement, autant elles étaient critiquées publiquement. En ville, être accompagnée de ton white bae**, c’était subir certains regards.

Les péripéties de la vie m’ont conduites à emménager dans un pays européen. C’est dans ce contexte particulier que le dating game est devenu un gros challenge pour moi. Quand ton champ de drague est représenté à 90% par des blancs, trouver un homme noir qui te convienne en tout point c’est du sport. Avec le temps, je me suis laissée tenter par l’autre bord. J’ai fait la connaissance de “S” dans un centre commercial, ses avances ne m’avaient pas intéressés parce que physiquement il ne m’attirait pas le moins du monde. Par contre il m’avait tellement fait rire dans cette file d’attente lorsque nous payions nos courses que j’ai décidé de garder le contact avec lui. Au pire, il serait bloqué et au mieux j’aurais eu un nouvel ami. Les conversations et rendez-vous entre nous s’intensifiant, sans crier gare je suis tombée sous le charme de ses yeux bleus. De simple connaissance, il est devenu mon soleil. 

Ma relation avec S était particulière car je découvrais avec stupeur qu’on pouvait me traiter littéralement comme une reine. Vous voyez les filles sur internet à qui on offre la lune là ??? C’était devenu mon quotidien: pendant près de deux semaines, cet homme cuisinait pour moi tous les soirs après son travail. J’avais également droit aux cadeaux, aux voyages… Il m’a fait sentir spéciale et aimée au point où j’appellais ma copine en panique pour savoir si c’était normal de laisser un homme cuisiner pour moi tandis que je sirotais mon verre de martini devant un film.

La seule ombre au tableau c’est que j’étais devenue à mon tour une white baby***. Je m’étais construite une image des meufs à blans et assumer l’être était une charge lourde à porter. De plus, il était le cliché du parfait pigeon. Il n’avait pas le physique de David Beckham, il en était très loin d’ailleurs avec son crâne chauve et sa timidité perceptible à des kilomètres. Lorsqu’on allait au restaurant, je me sentais très mal parce que j’imaginais les gens me cataloguer comme je l’avais fait avec ces femmes dans les rues de ma ville natale. D’autres préoccupations ont vu le jour au-delà de l’aspect transactionnel que représentait une relation interraciale dans l’imaginaire collectif des natifs de la ville océane. Je ne m’étais jamais imaginée que notre sexualité pourrait être emprunt à des questionnements pour moi.  Par exemple je n’arrivais pas à m’imaginer avoir des relations sexuelles avec lui car je ne savais pas comment faire devant un penis non circoncis,  je ne savais pas si c’était laid ou si la peau pendouillait de partout. Un de mes amis m’a limite fait un cours de biologie dessus pour essayer d’atténuer mes doutes. 

En outre, les questions raciales étaient au centre de nos discussions. Après avoir subi des attaques racistes dans la rue, j’avais peur d’être avec un homme pas assez déconstruit. Sa minimisation des clivages raciaux et comment les noirs sont traités dans le pays où nous vivions me faisait douter de notre relation. Mon affection pour lui ne suffisait pas. Je serai toujours la femme à la peau ébène venue d’ailleurs. La différence de teinte quand il avait sa main dans la mienne en était le constant rappel. De son coté il me repetait que je n’étais pas une femme noire à ses yeux, j’étais la magnifique femme qui le faisait rêver. Lorsqu’il m’a proposé de sortir avec sa sœur, ma seule question était de savoir si elle était consciente que j’étais noire. Il ne comprenait pas que ce soit ma première question à propos d’un membre de sa famille. La vérité c’est que lui ne voyait pas ma couleur et n’était pas raciste, mais ça ne serait peut-être pas le cas de son entourage. Un autre fait marquant durant cette relation, est que je me suis faite traiter de sale negresse devant lui une fois. Après cet incident, tout ce qu’il avait à dire c’était de ne pas m’en préoccuper car les gens sont stupides. Sa réaction était bouleversante pour moi. J’aurais souhaité une réaction violente à la hauteur de la violence de rue que j’avais endurée.

Aujourd’hui, notre histoire a pris fin car nous ne regardions plus dans la même direction, si un jour nous l’avions déjà fait. J’essaie de me déconstruire et de ne pas percevoir les européens comme des Mundele mais juste comme des hommes avec lesquels je pourrais écrire une belle histoire d’amour. La vie m’a éduquée à travers notre vie de couple. Il existe peut-être des ponténégrines qui fréquentent ces hommes pour une ascension sociale mais il en existe aussi qui vivent une belle histoire d’amour. Et même si ce n’est que pour l’argent, qui suis-je pour porter un jugement. Toutes les relations amoureuses ne sont-elles pas transactionnelles dans le fond? Nous sommes avec x ou y parce qu’il nous apporte z ou w, l’argent ou l’ascension sociale n’en est qu’un aspect. Aussi, les relations interraciales dealent avec d’autres challenges plus importants tels que le racisme, la différence de culture. Voir ces histoires d’amour comme juste des relations tarifées est extrêmement réducteur.

Anonyme

*Mundele: blancs

**white bae: homme blanc

***white baby: jeunes femmes qui fréquentent essentiellement des blancs

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