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SOMBRES ETOILES

Evoluer en tant que femme dans les domaines des sciences et technologies revèle du défi. Elles ne connaissent pas toutes les mêmes embûches ni les mêmes doutes. Le sexisme est le fidèle compagnon des unes tandis que l’incrédulité celui des autres. Que ce soit en biologie, ingénierie ou informatique, nous faisons face à des remarques de collègues, de proches et parents qui parfois nous poussent dans les retranchements les plus sombres. Encourager les femmes à poursuivre des carrières dans les STEM (science, technologie, ingénierie et mathématiques) est une chose, leur faire une réelle place en les écoutant et non en les minimisant est une autre.

Pour Exaucée, femme dans les STEM rime avec s’imposer dans un univers pricipalement masculin:

“Quand j’ai commencé à travailler, ma mère m’a dit que j’avais le droit de faire autant de bêtises que je pouvais à la maison car ça resterait en famille. Par contre, je devais donner le meilleur de moi-même au travail; il était hors de question de traîner son nom dans la boue. Je suis rentrée dans le monde professionnel en me disant qu’il n’était plus question de moi en tant que personne mais j’engageais le nom de toute une famille dans cette aventure. 

Vouloir maintenir l’honneur de la famille et évoluer en tant que femme dans les STEM c’est devoir travailler un peu plus que la moyenne pour s’imposer. Les femmes prennent le départ avec une balle dans le pied à cause des constructions sociales. Par exemple, au cours d’une conversation au bureau, mon collègue m’a ouvertement demandé si j’avais obtenu ce poste parce que j’étais la petite d’un “grand”. Il ne comprenait pas comment je pouvais me retrouver là. La liste de ce genre de remarques est aussi longue que mon bras. Le sexisme, j’ai appris à le consommer à toutes les sauces.

Le mois dernier, j’ai découvert le mot “mansplaining”. Je n’en avais jamais entendu parler jusqu’à ce que je donne mon avis sur des questions concernant le domaine que j’ai pris le soin d’étudier durant 5 ans et dans lequel j’ai travaillé pendant deux ans. Mon avis n’est pas juste le fruit de livres ni de cours mais aussi de discussions avec des personnes très expérimentées venant de plusieurs pays d’Afrique. Essentiellement, il y avait des hommes qui sont venus me contredire en mettant en avant ma méconnaissance des documents techniques et des règlements. J’aurais pu leur indiquer l’article 7 du fameux règlement mais l’argumentaire d’un certain individu reposait sur  un reportage suivi à la télé. Le plus drôle c’est que dans ce fameux reportage, mon équipe et moi avions expliqué le projet aux journalistes pour qu’ils en fassent la restitution à la télé. 

Ecouter des hommes qui ne maîtrisent pas le sujet remettre en question mes compétences avec des justifications fallacieuses, m’a fait prendre la décision de ne plus parler de ces sujets avec des gens qui n’y connaissent pas grand-chose. C’est beaucoup de perte d’énergie inutile alors que je ne suis même pas payée.

Ces dernières années, il y a une grande politique d’encouragement des filles à s’orienter vers les STEM. Il y a de plus en plus de bourses et de programmes pour les jeunes femmes. On en rit souvent avec ma soeur, en disant que c’est le meilleur moment pour une femme de devenir ingénieure: la demande n’a jamais été aussi élévée. Autant il y a de grandes avancées et de gros efforts à vulgariser les sciences et la technique, autant on ne travaille pas assez sur l’aspect social des choses. Intégrer des femmes dans ce monde, c’est aussi s’assurer qu’elles se retrouvent dans un milieu équilibré et sain pour elles.”

Quant à Sylvia, la crise du COVID-19 a énormément remis en question sa manière d’approcher sa discipline avec amis et famille :

“Alors que penses-tu des vaccins contre le covid? Que penses-tu de ce que dit Didier Raoult sur le covid? Alors le covid crois-tu que ça a été créé en laboratoire? Que de questions posées par la famille, des amis et proches ces deux dernières années.

Mon approche de réponse est méthodique et toujours la même. Je demande à savoir ce que sait la personne sur le sujet d’intérêt. Cela me permet de repérer les points dans le raisonnement qui sont à corriger, à préciser ou à éclaircir. Puis je leur demande quelles sont leurs bases biologiques sur les points qui leur sont flous. En partant de leurs réponses, j’explique le concept biologique en commençant par la fondation, en espérant qu’ils pourront eux-mêmes déceler le problème dans leur raisonnement ultérieur.

Par exemple, lorsqu’on me demande si le virus a été créé en laboratoire, je ne dis jamais oui ou non. Je prends le temps d’expliquer que le covid est une zoonose comme Ebola ou le SIDA. Je rappelle que les virus existent dans la nature et sont variés, puis que les mutations sont une réalité de ceux-ci, raison pour laquelle il reste difficile de développer un vaccin efficace contre le VIH. Ensuite j’élabore sur les procédés utilisés en laboratoire pour générer des virus, comment ces procédés sont connus mondialement et qu’il est facile pour les chercheurs de les identifier. De là, c’est assez simple pour la personne à qui je parle de comprendre qu’il est impossible de corrompre des millions de chercheurs de par le monde tandis que les données actuelles sont accessibles à TOUS!!!

Ces questions me sont posées par des personnes qui viennent me voir en ma qualité de doctorante en biologie, c’est-à-dire que je suis détentrice d’un master de recherche et que je fais plus de recherche afin d’avoir le grade de docteur. Ça a l’air facile à dire mais cela représente près de 10 années dédiées à la biologie moléculaire et la biochimie. Cependant, lorsque ces personnes se tournent vers moi, elles n’attendent pas d’obtenir l’avis d’un.e expert.e; elles attendent la plupart du temps la confirmation de leurs biais. Lorsque mon raisonnement va à l’encontre de ceux-ci, ma qualité d’experte m’est retirée. « Tu as trop vécu en Europe« , « c’est normal, tu évolues autour des occidentaux » « les années d’étude t’ont formatté à penser comme eux » « Tu suis la masse » « Tu es jalouse de la célébrité de Raoult » « Mais on a dit ça à la télé« . Que de phrases prononcées par ceux qui me sont proches pour me décrédibiliser!!!

Avec le covid, le problème est encore plus important. Grâce à l’affreuse couverture scientifique de la chose par les médias populaires, je retrouve une partie de ma famille parmi les plus sceptiques. Nombreux ne veulent pas se faire vacciner et toute tentative de conviction de ma part est perçue comme de l’endoctrinement. Je mentirais si je disais que ça ne m’atteignait pas.

C’est très difficile de se voir retirer les compétences développées/acquises pendant des années par quelqu’un qui n’a parfois pas les bases, encore plus lorsqu’il s’agit de quelqu’un qu’on apprécie. 

Il m’arrive parfois de me demander pourquoi ils me descendent entre quatre murs pour ensuite crier dehors « ma nièce poursuit un doctorat en biologie », « elle est très intelligente ». La dernière fois que j’étais en famille, je pensais à la célébration de mon futur diplôme. Je rêve tellement de ce moment où je pourrai danser, manger et rire avec les miens pour ces longues années d’études. Néanmoins, la constante remise en question de mon savoir a conduit à la question : »S’ils ne croient pas en ce que je dis, que célébreront-ils lors de ma soutenance?« .

Avec le temps, elles ont toutes deux appris à se concentrer sur l’essentiel. Au final, qu’est-ce qui est le plus important? Est-ce la reconnaissance des gens qui n’y connaissent pas grand-chose ou le respect de ses pairs? J’ai choisi “mon couloir” et ce sera le respect et l’admiration de ceux qui m’ont précédé, souligne Exaucée. Je passerai parfois du temps à partager avec les autres et essayer d’être pédagogue mais jamais au détriment de ma santé mentale, renchérit Sylvia. Toutes deux tiennent à s’assurer que le milieu dans lequel  elles évoluent reste équilibré et sain pour elles. Ce serait idéal que ce soit le cas pour tous,  indépendamment de ce qu’ils ont entre les jambes, afin que l’éclat des étoiles que nous sommes ne s’éteigne pas.

Exau et Sylvia.

1 commentaire pour “SOMBRES ETOILES”

  1. Très bon article et photos d’illustrations stylées😁.
    Il est certains que la proportion des femmes dans les Stem (je ne connaissais pas ce terme) a souvent été minoritaire en comparaison à celle des hommes.
    Toutefois, pour cet article je reste un peu sur ma faim.

    Concernant le témoignage d’Exaucé, j’ai l’impression qu’au delà d’être une femme son témoignage révèle en plus le côté « bureaucratie » de l’environnement professionnel local et aussi un peu la tendance de nombreux hauts cadres à mépriser les subalternes, d’autant plus lorsqu’ils sont plus jeunes. Et bien sûr, ici le fait d’être une femme accentue les traits.

    Pour Sylvia, cela semble surtout me rappeler le fait que le scepticisme général et les idées arrêtées de plusieurs sur certains sujets scientifiques ont la peau dure, même s’il s’agit de proches et qu’on est du domaine. Après peut-être que si tu avais déjà finis les études ils te considereraient davantage. Par exemple, si tu es gravement malade et que tu dois voir une femme médecin, l’urgence du besoin prends souvent le dessus sur les a prioris.

    (Je pense que j’ai déjà trop parlé 🙈) En bref, tout cela pour dire que j’aimerai bien lire une suite pour une exposition/un développement encore plus détaillé de cette problématique avec des exemples concrets comme vous avez pu le faire ici.

    J’ose croire que l’avenir demeure radieux et que les années passant, les mentalités vont continuer à évoluer.

    Merci pour vos témoignages !

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