UN AUTRE REGARD SUR L’AVORTEMENT

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Levons le voile sur un sujet : l’avortement ! 

Parler d’avortement reste tabou dans la société congolaise, particulièrement dans les familles mais nous l’avons tous évoqué quelque part. Cependant, notre manière d’aborder la chose est problématique. Nous en discutons de façon à porter un jugement, sans penser au phénomène dans sa globalité.

En général, nous avons un avis tranché sur la question, ce dernier est basé sur nos croyances et nos principes. Lorsqu’on évoque ce sujet, nous voyons plus le côté éthique de la chose. Nous donnons notre point de vue, tiré de tel verset de la Bible. Nous évoquons l’aspect spirituel ou affirmons que ce n’est pas dans nos coutumes. En dehors de cela, nous avons à l’idée que les femmes qui décident de mettre fin à leur grossesse sont des criminelles, des irresponsables ou des femmes sans mœurs. En fait, nous parlons en fonction de nous-même, nous donnons notre avis sur le sujet sans connaître la situation. Nous discutons sans prendre en compte l’avis des principales concernées.

Aujourd’hui je vous propose de vous intéresser à ce qui tourne autour des interruptions volontaires de grossesse communément appelées avortements. Ceci n’est pas un témoignage et je ne compte pas parler à la place de ces femmes. J’estime juste qu’il est temps d’aller au-delà des jugements hâtifs et d’analyser le phénomène tel qu’il est réellement. 

À ce propos, l’Association Congolaise pour le Bien Être Familial (ACBEF) en partenariat avec Safe Abortion Fund (SAAF) a réalisé en 2016 une enquête sur les avortements clandestins en République du Congo. Elle a porté sur des femmes consultées suite à des complications. Ces femmes ont été reçues dans les hôpitaux et centres de santé situés à Brazzaville, Ouesso, Owando et Sibiti. L’étude a consisté en une analyse des registres de ces hôpitaux pour savoir combien de femmes ont été reçues pour ce motif et quelles sont les principales complications. En plus de cela, le vécu des patientes, ce qui a motivé leur décision, les moyens utilisés pour arrêter la grossesse ainsi que leur avis sur la question ont été d’intérêt.

Nous n’allons pas parler pas de fausses couches aussi appelées avortements spontanés, nous parlerons uniquement d’avortements provoqués. La différence entre les deux est que la fausse couche ne nécessite aucune intervention humaine, elle se fait involontairement alors que l’avortement provoqué ou l’interruption volontaire de grossesse se fait à travers une action humaine. La grossesse ne s’arrête pas toute seule mais on tente quelque chose pour l’interrompre. Qu’est ce qui peut pousser à cette décision ?

Il arrive que la santé de la femme soit mise en danger alors l’interruption de grossesse est conseillée par le médecin (5,7 % des cas). La plupart du temps, la décision est prise par  l’intéressée elle-même (53,7 %) ou par son partenaire (24,8 %), et parfois, elle est prise par une personne extérieure au couple comme le père, la mère, un frère ou un ami (15,8%). Lorsqu’on demande aux femmes quelles sont les motivations derrière cette décision, elles répondent que c’est parce que leur partenaire n’a pas voulu assumer la grossesse, qu’elles sont trop jeunes pour être mère, qu’elles n’en ont pas les moyens ou qu’elles ont peur de devoir arrêter leurs études.

La personne qui interrompt une grossesse est avant tout une personne qui est en difficulté. Toutes les raisons énumérées sont en réalité des problèmes que traverse une femme qui est tombée enceinte sans l’avoir planifié. Notre jugement n’a aucun effet sur la décision car elle devra faire face à la situation.

Après avoir pris la décision de mettre fin à une grossesse, avec toutes les émotions qui peuvent l’accompagner, la femme se retrouve confrontée à un autre problème : Comment procède-t-on pour interrompre une grossesse ? 

Il existe différentes façons d’y mettre un terme. Le moyen le plus commun est le curetage (49,3 %); cependant, nombreuses utilisent des méthodes alternatives dont les injections (19.6%), les comprimés à avaler (14.8%), l’aspiration (6.5%), les comprimés introduits dans le vagin (5.2%) etc. Pour celles qui ne peuvent se permettre d’aller dans un hôpital ou un centre de santé (3.6%), les plantes ou décoctions  sont le dernier recours. Elles détournent également des médicaments de leur usage d’origine. Il est important de préciser que les interruptions volontaires de grossesse sont interdites en République du Congo, selon l’article 317 du code pénal.

Ce qui se passe dans notre pays c’est que les personnes qui ont une bonne situation financière et des connaissances dans le milieu médical mettent fin à leur grossesse dans les meilleures conditions : elles ont droit à une consultation en amont, elles sont accompagnées dans le processus et bénéficient d’un suivi. Etant donné que cela est illégal, si elles ont le malheur de développer des complications, le médecin peut nier avoir pratiqué l’acte parce qu’il risque la prison. 

Nous rencontrons également d’autres catégories de femmes : celles qui le font à la maison, se rendent dans des cliniques clandestines ou se font avorter par un proche. Ces femmes prennent énormément de risques car elles utilisent des moyens dangereux.

Non seulement la décision est difficile à prendre, mais l’acte en lui-même n’est pas une partie de plaisir et les conséquences sont nombreuses. Les principales complications qui conduisent à une hospitalisation sont : les saignements (59,8%), les douleurs de bas ventre ou douleurs lombo-pelviennes aiguës (10%) ainsi que les infections (5%). Ces statistiques ont été obtenues parce que ces femmes se sont présentées dans les hôpitaux pour être traitées. En dehors de cela, il est difficile d’obtenir de réels chiffres sur les interruptions volontaires de grossesse au Congo. Nous ne savons pas combien de femmes souffrent en silence.

Notre société trouve sa solution au problème des avortements clandestins dans la réligion et la loi. Celles-ci utilisent la peur pour nous dissuader. La première nous parle de l’enfer et de tous les châtiments qui vont avec; la deuxième nous menace de prison et d’amendes. Mais si cela était efficace, cette pratique ne devrait plus exister au Congo. Une autre réponse toxique est la stigmatisation, qui fait office de médecin après la mort. Nous critiquons les femmes qui pratiquent l’avortement, nous leur créons un profil plein de préjugés. Elles sont perçues comme des jeunes filles qui ne savent pas tenir leurs jambes, des femmes qui se donnent à des hommes irresponsables ou celles qui sont trop bêtes pour exiger une capote. 

En réalité, le fait de stigmatiser ces femmes n’est pas la solution. Celle qui décide d’interrompre une grossesse fait avant tout face à un problème, pour lequel ni la loi, ni la religion n’apportent de solutions. Alors quel que soit le jugement qu’on peut lui porter, elle trouvera le moyen de régler son souci. C’est pourquoi l’avortement reste une pratique fréquente. 

Nous avons tous reçu une éducation particulière et vécu dans un environnement donné. Cela a forgé les personnes que nous sommes aujourd’hui, avec nos principes et nos choix de vie. La décision ou non d’arrêter une grossesse est en réalité influencée par les personnes que nous sommes devenues. Mais tout le monde n’est pas nous, les personnes qui décident de le faire ont une autre expérience de la vie, elles ont évolué dans un contexte différent et aujourd’hui font leurs propres choix. Nous devrions plutôt essayer de comprendre pourquoi elles en arrivent là et les aider du mieux que nous pouvons. Mais en aucun cas nous ne devons faire le choix à leur place. Encadrer l’avortement avec une loi permettrait de sauver des vies, en donnant à ces femmes un accès à des meilleures conditions d’hygiène et à une prise en charge adéquate.En dehors de la loi, l’éducation sexuelle est importante. Cette dernière n’a pas pour but d’enseigner aux femmes le kamasutra, mais de leur apporter les compétences nécessaires afin de faire des choix éclairés en matière de sexualité. Une femme éduquée sexuellement c’est celle qui sait dire non à un rapport qu’elle ne désire pas. C’est celle qui sait exiger un préservatif, celle qui se protège d’une grossesse non désirée et donc d’un avortement clandestin.

Estia

3 commentaires sur “UN AUTRE REGARD SUR L’AVORTEMENT”

  1. Sinon l’article est parfait ce qui tue notre société c’est le jugement, on juge pour tout et par tout, j’espère que ces écrits changeront la façon de réfléchir pour certains et développeront la tolérance par rapport aux décisions pour d’autres.

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