« Il vous a été diagnostiqué un cancer Mademoiselle… »

Source image: Ryan Ashley Malarkey

« Il vous a été diagnostiqué un cancer du sein Madame…»

Cette phrase me hante (parfois). Elle me hante encore plus lorsque nous sommes en Octobre. Elle me hante chaque fois que quelqu’un prononce le mot cancer. Elle me hante depuis 2014, année durant laquelle on diagnostiquait un cancer du sein à Maman.

J’y pense quand je prends un verre de vin ou un shot de whisky. J’y pense quand je savoure un steak avec des frites un peu trop grasses. J’y pense lorsque la balance indique un kilo en trop. Cette phrase me hante si bien que je me palpe régulièrement les seins, que je me renseigne sur les hormones lors du choix de la méthode contraceptive, que je demande à mon partenaire de me tenir au courant de la moindre différence notée. Je suis hantée par le fait de développer un cancer du sein: c’est une légère obsession ponctuelle qui habite plusieurs de mes cauchemars.

Un cancer se développe suite à une accumulation d’altérations génétiques. De ce fait, il peut être héréditaire et on parle de prédisposition génétique. Maman a toujours su qu’elle avait des chances de développer un cancer du sein :  sa sœur a succombé à cette même maladie à l’âge de 28 ans tandis que la plupart des cancers du sein se développent à partir de 50 ans. Maman est la seule personne que je connaisse qui était pleinement consciente de ses risques, elle savait ce que pouvait présager le diagnostic précoce de sa sœur et elle avait eu raison d’être prudente. Les premières craintes apparurent en 2010 lorsqu’on lui retira un énième kyste, le premier de ce type datant de 2001 lorsqu’elle avait tout juste 40 ans et sortait d’une grossesse. Il aura fallu treize ans pour que le diagnostic tant craint soit enfin donné.

Personne n’est à l’abri de développer cette maladie car nous sommes tous exposés à plusieurs facteurs de risque tels que l’alcool, le tabac, la pollution, l’âge, le poids et bien d’autres. Cependant le risque d’en développer augmente lorsqu’une prédisposition génétique est présente au sein d’une famille. Il devient nécessaire de prendre ses précautions, de connaître ses risques et de se faire dépister régulièrement. Très souvent, nous ignorons l’histoire médicale de notre famille. Histoire qui ne ressort que lorsque certains individus sont malades ou une fois qu’ils meurent et parfois même jamais. Il est important de dresser un arbre généalogique des maladies familiales. Ma cousine, médecin, et moi, biochimiste, essayons depuis quelques années de monter un arbre familial afin de répertorier ou identifier les maladies auxquelles nous sommes susceptibles. 

Depuis 2014, j’en sais un peu plus sur les mécanismes d’action des cancers. J’ai obtenu en 2016 mon Bachelor en Biochimie et Biologie Moléculaire puis mon master en 2018: mes cours étaient très axés sur les mécanismes moléculaires du cancer. Depuis 2018, je réalise mon doctorat au sein d’une équipe qui étudie la division cellulaire donc en partie le cancer. Pour le dire simplement, je sais ce que c’est, comment il se développe à partir d’une cellule récalcitrante à la mort et pourquoi et comment il tue. Cependant rien de cela ne m’avait préparée à ce qui allait arriver. Je réalisais que la vie pouvait être cynique en 2020, année durant laquelle on diagnostiquait un cancer du foie à Papa.

Pas une seule seconde, je n’ai considéré les risques auxquels s’exposaient Papa. Pas une seule fois je n’ai pensé à l’histoire médicale de sa famille. Pas une seule fois alors que je savais… Le jour où les résultats préliminaires de ses examens furent sous mes yeux, je savais. Je savais ce que c’était et je savais qu’il n’y avait pas d’erreur. J’avais vu Papa perdre progressivement du poids, je l’avais entendu se plaindre de douleurs au ventre (une colopathie disait-il), je l’avais vu sélectionner quels aliments manger parce qu’il ne digérait plus certains, je l’avais vu s’affaiblir sous mes yeux mais à aucun moment, cela ne m’a traversée l’esprit. A aucun moment je n’ai fait la corrélation entre sa consommation d’alcool et ses symptômes. A aucun moment je n’ai considéré un cancer tandis que je savais. Je savais… 

« Il vous a été diagnostiqué un cancer du foie Monsieur… »

Du jour au lendemain, mes peurs étaient devenues réalité. Autant j’étais loin lors du diagnostic de Maman, pour celui de Papa, je me suis précipitée à ses côtés. Le patient à qui le médecin de mes rêves annonçait la mauvaise nouvelle était désormais Papa. Il prononçait ses mots aussi lentement et posément qu’il pouvait. Son regard grave mais rempli d’empathie fixait désormais mon père tandis que je devenais spectatrice de mes cauchemars. Je comparais ma réaction perfectionnée au fil des songes à celle de Papa qui ne s’y attendait pas. Qu’était-il approprié de faire ? Pleurer, rire, crier, revisionner sa vie et se demander ce qui n’avait pas tenu la route ? Penser au futur et à combien de temps il nous restait ? Penser aux options qui s’offraient à nous ? Et si on voulait bien se battre mais sans souffrir ? Et si on ne voulait point se battre ? Et si se battre n’était même pas une option (ce qui fut son cas) ?

Je pensais au médecin, au nombre de personnes  qu’il devait accompagner à travers cette épreuve, au nombre de personnes qu’il avait déjà accompagné. Combien de mains devait-il serrer, combien de mains avait-il serrer ?  Combien lâchaient la sienne en bout de route ? Combien guérissaient et s’accrochaient à la sienne en cas de rémission ?  Je réalisais que le cancer n’était pas une maladie personnelle. Un cancer ne se bat pas seul. Au-delà du médecin, il y avait nous, la famille des malades, leurs enfants, frères, sœurs, neveux et nièces ; il y avait leurs amis et connaissances, leurs collègues…Toutes ces personnes dont la mission est d’apporter un support moral, physique et financier aux malades. Toutes ces personnes dont la santé mentale finira par être affectée car croyez-moi lorsque je vous dis qu’il n’est pas facile de voir un être cher devenir l’ombre de lui-même. La meilleure chose que l’on puisse faire pour soi et les autres, c’est d’être là les uns pour les autres, physiquement et mentalement. 

Il s’est passé exactement quatre mois entre le jour où Papa a été diagnostiqué et le jour de sa mort. Quatre mois. Maman s’en est sorti et cela fait cinq ans qu’elle vit sans cancer. Les cancers de mes parents racontent deux histoires différentes bien que similaires. Tous les deux possédaient des antécédents familiaux de la maladie qu’ils développèrent sauf que l’un en était plus averti que l’autre, ce qui a favorisé un diagnostic précoce et un pronostic favorable. 

Ayant assisté à la détérioration de l’état physique de Maman ainsi que celui de Papa, les ayant vu lutter pour leurs vies, pleurer de douleurs, subir les effets secondaires de la chimiothérapie n’a fait qu’augmenter mon anxiété. Plus que le fait d’avoir perdu Papa et de vivre dans la crainte d’une rechute pour Maman, désormais je vis dans la peur d’être malade comme eux. Mon arbre généalogique oncogénétique, qui fait état de l’historique des cancers des branches maternelle et paternelle de ma famille, suggère fortement que mes risques de développer un cancer sont très élevés. Mes seules armes, celles de tous, sont la prévention c’est-à-dire adopter des habitudes saines dans le but de diminuer la survenue de la maladie et le dépistage qui consiste à identifier la maladie précocement pour mieux la traiter. C’est ce que je fais afin d’éviter qu’un jour, mon médecin ne prononce ces fameux mots qui me hantent :

« Il vous a été diagnostiqué un cancer Mademoiselle…»

Sylvia.