LA TERRE DE MES ANCÊTRES

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La vie est faite de tournants qui changent notre perception des choses. Enfant, tout est parfait, ou peut-être pas finalement : les enfants aussi traversent certaines épreuves. Ils arrivent ignares dans ce monde et découvrent des sentiments comme la faim, la soif, la chaleur, l’amour ou encore la colère. Chaque fois que se révèle un sentiment nouveau, ils s’y accommodent, et, avec le temps, ces sensations deviennent une évidence. Il en est de même pour certains faits ou événements: ils nous mettent devant une réalité que nous décidons d’accepter ou de rejeter. 

La première fois qu’une femme voit ses règles elle peut se sentir honteuse, sale, cela même quand, comme moi, elle y a été préparée mentalement. Quand un jeune quitte la maison familiale pour aller vivre seul à l’étranger, il est confronté à des responsabilités nouvelles qui peuvent  engendrer du stress. Chacun décidera comment affronter cet état d’esprit nouveau: l’enfouir, le combattre ou le faire grandir.

Je suis congolaise mais aussi panafricaine. Récemment, un sentiment que j’avais décidé de faire taire parce qu’il faisait naître en moi une sensation d’impuissance, a refait surface: mon patriotisme! Et pourtant je n’ai jamais cessé d’aimer mon pays, d’espérer qu’il puisse éclore, se développer. J’ai toujours pensé y retourner avec un projet entrepreneurial qui fournirait de l’emploi et aiderait les gens. Mais je me suis rendue compte que le patriotisme va bien au-delà, il ne s’agit pas seulement d’aider deux ou trois personnes pour se rassurer d’avoir fait sa part. C’est d’abord un état d’esprit, c’est être disposé à poser des actes décisifs, parfois même périlleux, pouvant apporter un changement radical et crucial à l’avenir de la patrie. Cette nouvelle perception du patriotisme s’est révélée à moi suite à une succession d’événements. 

Un soir, en sortant de l’église avec deux de mes amies, nous parlions de l’Angola. L’une d’entre elles, originaire de ce pays, affirme qu’il est assez démocratique. La preuve, dit-elle, certains fils de l’ancien président sont en prison et d’autres en plein procès:  il n’y a donc pas eu passation de pouvoir tyrannique. De fil en aiguille, nous avons parlé du CONGO, de la dilapidation des biens publics ou des dirigeants qui s’éternisent au pouvoir. Je me suis entendue dire “quand on se rebelle les gens meurent, je préfère encore que les choses restent telles qu’elles sont car je n’accepterai jamais de perdre mon frère s’il participe à une manifestation”. J’ai été sincère bien que lâche et, une fois ces paroles sorties,  une petite voix dans ma tête a dit: si personne ne prend de risque, qui changera les choses?

Le deuxième événement marquant a été la mort du président tchadien. Lorsque j’ai appris la nouvelle, l’amatrice de romans policiers que je suis a tout de suite pensé à un assassinat camouflé. Je jugeais impossible qu’un président ait pris le risque d’aller au front, considérant l’acte irresponsable, pensant automatiquement à la crise politique qui va suivre, aux retombées sur la population, à ce que ça signifie par rapport à la guerre avec Boko Haram. Puis je suis tombée sur une vidéo du Feu président (si cela avait été un communiqué écrit, j’allais dire que c’était truqué- rires) où il disait : “j’ai pris les armes non pas parce que je suis brave et courageux mais parce que j’aime ce pays… j’ai préféré aller mourir sur le terrain et ne pas voir le désordre qui s’en suivra…”

Mon esprit a alors commencé à considérer l’éventualité qu’il ait consciemment décidé d’aller au front et qu’il soit mort au combat. Qui fait ça? ai-je pensé. Est-ce sensé? Quel est le but? Être considéré comme un héros mais et après? Bien que ma petite personne continue de ne pas comprendre la logique derrière un tel acte, n’y voyant que de l’imprudence, j’ai été frappée par son patriotisme. Il a aimé son pays au point de lui donner sa vie!

Le dernier élément frappant a été une séquence dans la série sénégalaise Impact. En passant, j’adore les séries sénégalaises et leur contribution à redorer le blason du cinéma africain. Nous avons eu droit à beaucoup de séries traitant de faits de société (Maitresse D’un Homme Marié, Karma). Cependant, une série mettant en avant le patriotisme, l’intégrité, l’injustice et possiblement plus tard le karma, manquait vraiment au devant de scène. Le personnage principal est un nouveau policier, Issa,  envoyé  pour la première fois avec ses collègues sur le terrain afin de contenir une marche pacifique d’étudiants. Pour plusieurs raisons la situation dérape et une balle est tirée, un étudiant meurt et la police doit rendre des comptes. De surcroit, l’étudiant n’est autre que le fils de la femme la plus puissante d’Afrique. Dans le but de couvrir le tireur qui est son neveu, le commissaire décide de fabriquer de toute pièce un rapport indiquant fallacieusement que ce n’était pas une marche pacifique, que les étudiants portaient des armes et que l’un d’entre eux était responsable du tir. C’est là que la situation devient intéressante, tous les officiers signent sans comprendre l’origine du mensonge et qui ils couvrent. Il se laissent séduire par les promesses pécuniaires qui accompagnent leur collaboration. Tous sauf Issa! Il ne voit pas l’intérêt de mentir vu qu’il n’a rien à se reprocher. Le commissaire décide alors de lui mettre le meurtre sur le dos. Issa a agit pour le bien de son pays et selon sa conscience. Au lieu de planter un arbre de plus dans le terrain de l’immoralité et de la corruption, il a planté sa graine, seul, sur le terrain fertile qu’est l’intégrité, le patriotisme.

 Ces trois événements m’ont permis de me rendre compte que dans la vie, on fait des choix qui impactent irrémédiablement notre avenir. Je me suis demandée ce que j’aurais fait à la place d’Issa: aurais-je suivi la masse et signé comme tout le monde? après tout, qu’est-ce que ça aurait changé? Tout le monde l’avait déjà fait et la corruption est bien assise dans le pays. J’aurais peut-être pensé que me rebeller aurait eu l’effet  d’une goutte d’eau dans la mer et qu’il faille mieux éviter les problèmes. 

Néanmoins, je me suis aussi faite la réflexion que nos choix impactent irrémédiablement notre société. Perpétuer des actes que nous savons destructeurs, ne fera que l’enfoncer davantage.  Personnellement, je ne suis toujours pas prête à donner ma vie pour cette patrie qui m’a vu naître et qui me permet d’appartenir à quelque chose de plus grand que moi.  Mais, je pense que tous autant que nous sommes, pouvons poser de petits actes qui feront que nos enfants, nos petits enfants puissent vivre dans une Afrique fière, avec des valeurs, une vision et surtout une identité. Cela commence par le fait de ne pas perpétrer les actes posés par nos aînés que nous savons nocifs. Nous devons repartir à la source et redécouvrir notre pays, autant physiquement que culturellement. Nous devons arrêter de magnifier aveuglement l’occident tout en diabolisant nos racines. 

J.léopold Gagner a dit “le vrai patriotisme c’est d’abord le culte de sa langue, expression par excellence de sa personnalité”. Parler lingala et kituba ne fait pas de nous des personnes moins instruites. De même, manger avec les mains et dans la même assiette que nos proches ne fait pas de nous des sauvages. Il existe en réalité une signification forte derrière ces actions que nous devons défendre, cela représente la solidarité et le partage. Porter le pagne tous les jours n’enlève rien à notre style et ne nous donne pas une image vieillotte. Et, pourquoi lorsqu’on nous demande de citer un classique musical, nous pensons en premier à “La vie en rose’’ d’Édith Piaf avant “Ancien combattant” de Zao? ou citons-nous préalablement l’Empire Romain avant le Royaume Kongo en nous référant à une civilisation marquante? 

Inversement, entretenir certaines mœurs sous prétexte qu’elles ont toujours existé est contre-productif. “Manger*’’ l’argent de l’État ne devrait  pas être considéré comme la norme juste parce que “quiconque en a eu  l’occasion avant nous l’a fait’’. Ne pas épouser une personne d’une autre ethnie parce que “c’est la tradition’’ va dans le sens des colons qui avaient pour politique: diviser pour mieux régner. C’est à nous de changer nos mentalités pour faire évoluer l’Afrique, personne ne le fera à notre place.  En tant que fils et filles de nos pays, nous nous devons de les aimer et de les défendre. En nous assurant qu’ils ne soient pas lésés, en faisant passer leurs besoins avant notre avidité. Aimons-les assez pour faire passer leurs exigences avant nos intérêts personnels.

Aimer sa patrie au point de lui donner sa vie est un concept difficile à épouser.  Et pourtant nous élogions Thomas Sankara, Lumumba, Marien Ngouabi, tous morts pour leurs nations respectives. Nous proclamons haut et fort que ce sont nos héros!

Daenerys Targaryen, personnage fictif de la série Game of thrones, a une fois dit: “je n’aime pas les héros, ils posent des actes qui les font tuer’’. Je lui ai donné raison à l’époque, mais aujourd’hui je pense aussi que les héros meurent parce qu’ils sont seuls. Seuls avec leurs idéaux et leurs combats, trahis par des partisans qui les acclament mais ne font rien quand il faut partir au front. Partir au front ne veut pas nécessairement dire prendre les armes, nous ne sommes pas tous des soldats. Il s’agit ici de connaître et promouvoir sa culture, d’en être fier, de poser des actes contribuant à rendre notre terre plus forte et non à l’affaiblir ou la dépouiller encore plus.

En  devenant tous adeptes de l’action et du changement, des leaders comme Sankara auraient peut-être eu plus de chance de vieillir tout en continuant à nous guider. Et si nous devenions tous des Issa?

Soyons des héros, soyons patriotes!

Jenny.

*Manger l’argent de l’Etat: Détourner des fonds publics

3 commentaires sur “LA TERRE DE MES ANCÊTRES”

  1. On aimerait tellement que les choses changent pour ce pays mais malheureusement les mauvaises habitudes sont ancrées on a l’impression que c’est normal alors que pas du tout.
    Même quand tu prends le risque de dire ou faire les choses il y aura toujours des gens pour te dire ici c’est comme ça ? Comment on évolue avec ce genre de mentalités?
    C’est triste à dire mais je te rejoins sur <> .

    1. Le grand problème au Congo c’est qu’on attend tout du gouvernement, on ne veut pas faire d’éfforts mais on veut avoir la fortune et le mode de vie d’un certain Mr X. C’est facile de rendre l’Etat responsable de tous les maux, mais nous, qu’a-t-on fait pour nous-même? Le gouvenement ne peut pas tout régler, surtout pas le gouvernement congolais. La Prochaine fois que vous prendrez le risque de dire ou faire quoi que ce soit et que les gens vous répendent ‘ici c’est comme ça’, chercher et trouver ceux qui pouront dire : ça peut marcher, ça va le faire, on est dans la bonne voie, basta il faut que ça change. Avec le temps, tout le monde finira bien par voir le monde avec vos yeux.

  2. Batangouna Doris

    Très fière de toi, pour ta pensée, ta réflexion et ton analyse, sur les trois cas exposés.
    Tu arrives à faire la différence, te positionner, c’est courageux et encourageant.
    Que Dieu fasse grâce, qu’il y ait un jour quelqu’un qui s’intéresse à tes écrits et te fasse propulsé à une maison d’édition.
    Rien n’est impossible à Dieu.

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