Dark chocolate

 “Quand tu étais petite tu étais trop belle, tu ressemblais à une métisse. Tu avais des cheveux mous(comprenez ici qu’en largo congolais ça veut dire qu’ils passaient limite pour pas crépus) et tu étais très claire de peau. Les gens s’arrêtaient dans la rue pour t’observer. Je ne sais pas ce qui s’est passé avec ton teint.

Je peux affirmer sans aucun doute que ma mère est l’une des personnes qui m’aiment le plus au monde, pourtant c’est elle qui me répétait souvent la phrase citée plus haut. Plus jeune cela me peinait car je me disais que j’avais “perdu” ma beauté. Aujourd’hui, ça me fait rire tellement je trouve ça absurde ! En effet à ce jour je me considère unique et jolie (regardez-vous même la photo! Rires). J’en suis tellement consciente que je me fiche que vous ne voyez pas la même chose. Cette assurance a été le fruit d’un long parcours. 

Seulement l’être humain a la mémoire courte, la Jenny d’aujourd’hui a oublié ce qu’a vécu la Jenny d’hier et s’est mise à banaliser les réalités sociétales derrière le mal-être que peut ressentir une femme noire. Je vous explique.

La semaine dernière, je surfais sur facebook et je suis tombée sur une vidéo de Grâce Mbizi où elle disait qu’au Congo on n’aime pas les femmes noires, qu’en tant que star il lui semblait nécessaire de se décaper la peau. J’enregistre la vidéo et la publie sur mon statut whatsapp avec un petit mot pour me moquer de l’absurdité de ses propos.

C’est saoulant qu’en 2022, on considère encore qu’être light skin soit un atout. Renseignez-vous, même Zendaya est considérée comme une femme noire car il suffit d’avoir un ancêtre noir pour être vu comme tel aux États-unis. Ridicule qu’au Congo, on essaye encore de faire des différences entre nous

Mon statut a attiré l’attention, plusieurs de mes contacts m’ont écrit pour condamner Mbizi et me donner raison. Beaucoup ont affirmé que venant d’elle, ça n’avait rien de surprenant car elle raconte souvent un tas de bêtises. Bref, comme moi, mes contacts congolais ne se sont pas reconnus dans ses propos.

C’est l’intervention d’Estia qui m’a fait réfléchir et écrire cet article. Elle m’a dit que c’était bien beau de dénoncer l’absurdité des propos de Grâce Mbizi mais qu’il fallait aussi reconnaître que la majorité des congolais pense comme ça. Que pour beaucoup au Congo, être noire est une tare. Je n’ai pas tout de suite été d’accord avec elle mais après plusieurs exemples je me suis reconnue dans certains des cas de figure qu’elle énonçait.

J’ai commencé à me rappeler que je n’avais pas toujours eu le mindset actuel. Il a existé une Jenny que la phrase d’ouverture affectait parce qu’elle y voyait une certaine logique; la Jenny qui à une époque voulait épouser un blanc pour avoir des enfants métisses. La Jenny qui a touvé ridicule que l’on nomme Lupita Nyongo la femme la plus belle du monde en 2014 parce qu’elle y voyait une sorte de discrimination positive “dans un monde où il existe des Beyoncé et des Rihanna on la choisit elle?”.
J’ai moi-même été une fervente haineuse de ma couleur de peau. Mais pourquoi?

Tout simplement parce que j’ai grandi dans une société où avoir la peau très foncée, être dark chocolate est vu comme un défaut. Au lycée, celles qui étaient considérées comme les plus belles filles, c’étaient les light skin. Il suffisait que je prenne un peu de soleil pour qu’on me fasse remarquer que je devenais trop noire : “ pourquoi n’utilises-tu pas telle pommade pour améliorer ton teint?”.

À ce jour, les choses ont à peine évolué. Il y a quelques mois seulement alors que je défendais la peau noire, on m’a sorti “mais toi t’es pas vraiment concernée, tu es marron pas noire”. Cela a été dit avec un ton tranquillisant, comme pour me rassurer sur le fait que ma noirceur n’était pas catastrophique. J’ai ri jaune !

Si vous pensez que je généralise et que mon expérience personnelle ne reflète pas la réalité, sachez que plusieurs enquêtes menées au Congo ont montré que plus de la moitié des hommes comme des femmes ont déjà utilisé des produits de décoloration, et qu’un quart des jeunes gens en seraient des utilisateurs réguliers. Beaucoup de femmes ont aussi témoigné que depuis qu’elles se décapent la peau elles sont plus courtisées.

Le pire c’est quand tu sais que certains commentaires déplacés sont faits avec bienveillance. Quand l’une des personnes qui t’aiment le plus au monde (dans mon cas ma mère) te fait comprendre que tu étais plus jolie quand tu étais claire de peau, tu te rends compte que c’est un mal être ancré dans notre société… Elle ne le dit pas parce qu’elle te déteste mais parce qu’elle pense sincèrement qu’être plus claire de peau t’aurait apporté un plus: le mal est profond.

Alors oui, Grâce Mbizi a dit une bêtise mais sommes-nous sûrs d’être différents d’elle? ou déplorons-nous juste qu’elle l’ait reconnu en public et que notre communauté en soit humiliée?
Cet article c’est justement  pour qu’on se rappelle qu’on est tous aussi cons que Grâce Mbizi quand on dit à une autre personne “tu avais un meilleur teint avant ”, “tu as trop grossi« , “ tu es trop mince”.

En grandissant, j’ai petit à petit commencé à me foutre des standards de beauté sociétaux parce que j’ai appris à m’aimer tel que je suis, mais aussi parce que j’ai compris à quel point ils étaient contradictoires et toxiques. La même société qui te dit que tu es courte et n’as pas de belles longues jambes est celle qui dira à une autre tu es trop grande et ne peux pas mettre des talons. Elle te dira tu es trop noire, arrange ton teint mais à un autre va te bronzer un peu tu es trop blanc, tu ressembles à un cadavre

J’ai peur de cette société dans laquelle grandissent mes petites sœurs, de l’effet que le jugement des autres pourrait avoir sur elles, de la pression d’être conventionnellement belle. Comme moi, j’espère qu’elles apprendront à s’aimer comme elles sont: qu’elles soient dark chocolate ou light skin, petites de taille ou élancées, minces ou grosses. Je pense que la vraie beauté ressort quand on est bien avec soi-même et qu’on s’accepte.

On est comme on est et je pense qu’on devrait s’aimer tel que papa et maman nous ont fait. Le mieux que l’on puisse faire pour avoir le corps idéal c’est sublimer et mettre en avant les atouts que nous avons sans nous comparer à qui que ce soit.
Apprenons aussi à déconstruire le fait de penser qu’on a le droit de décréter si le physique d’une autre personne est acceptable ou pas. Mind your own body and business!*

Jenny, La fille de Pointe-Noire.

*Mind your own body and business: Occupez-vous de votre corps et de vos affaires !